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Saturday, January 24, 2015

L'onomastique dispute la vedette à la rationalité

http://www.latribune-dz.com/news/article.php?id_article=11244

Quand on veut demander un renseignement à un individu qu’on ne connait pas, en Algérie
Par Nadir Bacha

Quand on veut demander un renseignement à un individu qu’on ne connait pas, en Algérie, dans la capitale ou ailleurs – même en France, en Europe ou dans le monde, dans les contrées accueillant les populations d’obédience musulmane - il y a une forte chance pour qu’on l’aborde par le terme de «Mohamed», sachant qu’il peut s’appeler Kaddour, Slimane, Anis ou Sofiane. C’est dans la tradition chez-nous, puisée dans le cumul comportemental anthropologique des siècles. Où quels que soient les cultures admises et les nivaux acquis dans l’échelle sociale et intellectuelle, la référence au culte mahométan est omniprésente dans les parlers de la majorité et dans le discours de la connaissance et de la politique.

Selon les spécialistes de l’anthroponymie, le prénom Mohamed, avec toutes ses variantes dans le monde (M’hammed, Ahmed, Mouhand, Hamid, Hamidouche, Mahmoud, Hamdane, H’mida, Mouh, Moha, Hidouche, et cetera, pour l’Algérie seulement) est le plus répandu des prénoms sur la planète. L’histoire retient que c’est
Abd-El-Moutaleb, le grand-père paternel du Prophète qui a décidé du prénom pour que le nouveau-né de Amina (fille de Wahb ibn Abd-El Manaf, seigneur du clan des Banou Zouhra de la tribu Qouraïch) et de Abd-Allah (fils de Abd-El-Moutaleb, seigneur du clan des Hachémites de la même tribu des Qoraïch) pour qu’il soit «loué au Ciel, par Dieu, et sur Terre par les créatures de Dieu» et ainsi ce prénom désignera pour la postérité le sens de la profonde louange et de la gloire de la mériter. Dès lors, depuis le début de l’expansion de l’islam, le nom de Mohamed prend une importance extraordinaire et, petit-à-petit, il va devenir le prénom masculin le plus consacré et adopté à travers le monde. Maints souverains ou grands seigneurs des armées se l’ont approprié, ainsi que des hommes de savoir et d’art célèbres, durant les siècles et jusqu’à aujourd’hui.
Malgré le fendu de la civilisation américaine et anglo-saxonne dans les cultures du monde, par le dogme et la pratique de l’image, où les attributs de l’audiovisuel ressortent de préceptes quasi religieux et l’émergence d’une anthroponymie dans «l’air du temps», fun, pour ainsi dire, avec les diminutifs et les terminaisons en «y», le prénom sacré de Qouraïch ne donne pas l’impression de flancher devant la mode, dans les régions géographiques propres aux groupes arabo-musulmans ou en Occident où ils ont immigré et proféré. En France, ce prénom prédomine en fréquence dans certains arrondissements, comme pour des variantes de la même appellation au Royaume-Uni dans les comtés ou les paroisses – au sens de la circonscription administrative. Bref, quoi que l’on admette ou non, ce prénom, décliné dans les diverses intelligences linguistiques dans les continents et à travers l’évolution civilisationnelle du monde, dans l’Albanais Muhammedi ou de l’Anglais Muhammad, jusqu’au Caucase Magomed ou au Corse Megumetu, en passant par le Kurde Mihemed, l’Iranien Ahmadi, l’Italien Maometto, le Catalan Mahoma, le somali Maxamed ou le swahili ou bambara, Mamadou, eh bien, il est porteur beaucoup moins de la représentation d’un culte déterminé par rapport à un autre, dans lequel il se compare et s’affronte, mais plutôt d’une espèce de symbolique psycho-ethnique qui appelle à considérer que le porteur fait partie d’une communauté d’êtres aspirant à être positif par rapport au concept de l’éloge au Créateur, «el hamd», tel qu’indiqué dans les exégèses originelles, désintéressées, qui enseignent la persévérance, le pardon, l’humilité devant la nature, le secours au prochain et la tolérance face à autrui différent. Les Algériens, les Omar, Salim, Lynda, Malika, Mahdi, Ghania, Djaffar ou Aldjia, ont dit dans la rue qu’ils sont Mohamed, d’autres l’ont même gravé sur des pancartes et ont circulé avec dans les quartiers. D’autres, enfin, le font signaler dans les réseaux sociaux en ajoutant qu’ils ne sont pas Charlie – quand bien même ils associent ce nom à des images dans l’imaginaire collectif référant à quelque héroïsme abstrait dans la culture occidentale rapportée par les images, qui mêlent légendes cathodiques et réalités vécues.
En tout cas, la plupart avouent les valeurs dans lesquelles ils s’attachent, la paix entres les hommes et les groupes et le respect mutuel des croyances. Ou de l’incroyance. Ils disent «Je suis Mohamed», hommes et femmes, de tous les âges et conditions sociales, pour exprimer le refus à la fourberie politicienne, mandatée par les intérêts des puissances de pouvoir et d’argent, et à l’entourloupe des médias, «capables de relier le doute et la suspicion jusque chez les gens dans leur maison au risque de provoquer, n’importe où, le heurt sanglant entre les personnes en jouant sur les émotions.» 

Saturday, November 15, 2014

Onomastique et identité

http://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0203891039190-onomastique-et-identite-1060623.php

Que leur prend-il donc de vouloir changer le nom de leur parti ? Manuel Valls, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy manifestent ainsi, chacun, un sentiment d'inadéquation qu'ils souhaitent partager. Et un besoin de s'en affranchir en modifiant d'abord le mot, sinon la chose. On comprend qu'ils risquent l'entreprise. On devine ce qu'ils en espèrent. On mesure sa difficulté.

Il faut du courage à Valls pour reconnaître que le mot « socialisme » a pris une connotation archaïque et désagréable (impôt, bureaucratie, sectarisme, irréalisme). Il faut une certaine lucidité à Le Pen pour admettre que le Front national gagnerait à se libérer de ses implications historiques (pétainisme) ou idéologiques (antisémitisme, racisme ordinaire…). Et Sarkozy a du mérite à constater l'échec politique de l'UMP à réunir la droite et le centre, et son échec moral dû à ses fraudes électorales et financières. Qu'elles aient été commises par son propre entourage y ajoute même de la saveur.
Savoir ce qu'ils espèrent les uns et les autres de leur entreprise revient à rechercher les calculs qui les inspirent. A vrai dire, ils paraissent assez risqués pour que les connaisseurs y voient au moins autant d'inconvénients que d'avantages. Dans l'attitude de Valls, certains voient tout uniment la préparation d'un départ, suivi d'une quête d'électeurs au centre. Mais l'addiction légendaire des troupes de gauche à l'appartenance de famille et à la chaleur communicative des congrès fait douter de l'issue. Le Pen, en arrondissant les angles du Front, espère arrondir aussi sa gibecière de prises dans les poulaillers des autres, et sans doute faciliter, grâce à une dénomination désulfurée, d'éventuelles et ultérieures alliances. Mais au risque que cet affadissement rende plus savoureuse une autre extrême droite. On admire enfin Sarkozy de chercher, dans le mot de « rassemblement » qu'il proclame le contraire de ce qu'expriment ses accents de tribune et les vociférations de ses militants. On se demande finalement si toute cette onomastique ne joue pas sur les mots pour mieux éviter d'exprimer une franche identité. Car elle assure rarement, on le sait, le succès électoral.