Tuesday, May 5, 2015

Les systèmes onomastiques comme reflets de pratiques sociales?

http://eurykleia.hypotheses.org/173

L’Italie préromaine : faits osques, celtes, vénètes et étrusques


18 avril 2015
Par 

Dominique Briquel, “Le système onomastique féminin dans les épigraphes de l’Italie préromaine” dans Sources. Travaux historiques n° 45-46, p. 21-30, ici p. 21-23. Il faudrait discuter le lien entre reconnaissance sociale et reconnaissance juridique, ici mises sur le même plan, voir les travaux de Lin Foxhall; et l’absence de réflexion sur les normes régissant les pratiques épigraphiques étudiées, lesquelles peuvent être indépendantes des pratiques sociales régissant les relations entre hommes et femmes.

   

Monde latin et osque: “Dans le monde romain le nom des individus ne sert pas seulement à les nommer, à les désigner. Par sa structure il est porteur d’informations qui vont au-delà de ce simple besoin pratique de reconnaissance et de désignation: il donne des indications sur le statut social. Ceux qui ont tant soit peu pratiqué l’épigraphie romaine impériale le savent bien: qu’un individu porte les tria nomina, prénom, gentilice,cognomen, signifie qu’il est citoyen romain, alors que celui qui n’est désigné que par deux noms ne l’est pas, et que, plus bas encore dans l’échelle sociale, la désignation par un nom unique est le propre des individus de condition servile. (..) On constate d’après ces exemples (cités dans la césure) que la femme est désignée par un nom unique, qui est, au féminin, le nom de la gens à laquelle elle appartient par sa naissance. On a affaire à une Pacia, une Audia, une Lucia. Autrement dit la femme, dans le domaine osque de même que dans le domaine latin, n’est désignée que par le seul gentilice. Elle n’a donc pas ce qui permet à l’homme d’être individualisée au sein de l’ensemble familial, c’est à dire le prénom (dont bien sûr les hommes sont systématiquement pourvus dans le domaine osque autant que dans le domaine latin: on le voit avec les références au prénom du père que fournissent nos deux derniers exemples). Ainsi une femme est définie comme appartenant à une gens donnée, non véritablement comme un individu autonome. On doit préciser ici qu’il s’agit, comme à Rome, de sa famille de naissance: pas plus qu’à Rome elle ne prendra le nom de son mari du fait de son mariage. (…) Ce qui est fondamental, et noté on pourrait dire juridiquement par le nom, c’est que la femme a un mode de désignation – au moins officiel – qui est nettement distinct du nom masculin, bimembre avec prénom et gentilice. Pourvue du seul gentilice, la femme reste en quelque sorte la propriété du groupe familial auquel elle appartient, elle n’a pas vraiment d’individualité reconnue, ce qui traduit bien évidemment une situation d’infériorité juridique, quand bien même nous n’avons pas d’information directe sur celle-ci.”p.22-23.

Monde celte: “Hommes et femmes ont le même type de dénomination, par idionyme ou nom individuel, suivi éventuellement du patronyme. En outre, comme les deux inscriptions que nous venons d’examiner, portées côte à côte sur la même pierre et correspondant à ue sépulture double, renvoient certainement au mari et à sa femme, on note que rien dans la désignation de la femme mariée ne la rattache à son mari. La symétrie est absolue. On sera bien sûr porté à voir dans ce fait, par opposition à un système de type latin (ou osque), la marque d’une plus grande autonomie de la femme. Et tel est bien ce qu’on s’attend à trouver dans le monde celtique, la femme celte, on le constate notamment par la littérature insulaire médiévale, jouissant d’une maîtrise complète de ses biens vis-à-vis de son époux. Mais on se doit d’être prudent dans la maniement de ce critère onomastique pour en tirer, en l’absence de toute autre documentation, d’ordre juridique en particulier, des conclusions sur la place de la femme dans la société.” p. 25

Monde vénète: “Il apparaît que la référence à un homme, qui peut être le père ou le mari, sinon aux deux à la fois, est pour ainsi dire la règle. On sera porté à interpréter la situation en termes juridiques: la femme reste statutairement une mineure, elle est, pour reprendre l’expression du droit romain, sous la manus de son père, avant que son mariage la fasse passer sous la manus de son mari. La présence du même système idionyme + patronyme (pour la femme du moins avant que son mariage n’introduise le gamonyme) pour les hommes comme pour les femmes ne doit pas faire conclure à une quelconque égalité de statut. p. 27.

Monde étrusque: “La référence au nom du mari n’apparaît que dans [la] partie développée, supplémentaire et facultative de la désignation onomastique: on voit que le nom de la femme se caractérise, intrinsèquement, par une indépendance complète par rapport à celui du mari, ce qui corrobore l’impression que donne le fait que l’onomastique féminine ait une structure parfaitement semblable à l’onomastique masculine [prénom+gens]. On sera porté à y voir au moins un certain indice d’une place plus importante faite à la femme dans le monde étrusque par comparaison avec ce qu’on a dans d’autres sociétés, où les données onomastiques sont différentes – comme nous avons pu le relever pour les faits osques, ou bien sûr latins. Va dans le même sens un trait qu’on ne rencontre nulle part ailleurs dans l’Italie ancienne, et qui dénote, là encore, une attention toute particulière portée à l’élément féminin. A côté de la référence patronymique (..) on trouve fréquemment une référence matronymique. Un individu est souvent rapporté à sa mère et non (ou non seulement) à son père.” p. 29

Système onomastique et relations de genre: simplifications, intérêts et risques de la comparaison: y – a- t-il eu un seul système onomastique pour les “femmes grecques”?
“L’onomastique ne suffit certes pas à prouver que la femme étrusque ait joui d’une situation privilégiée dans la société, et différente sur ce plan de la femme latin ou osque. Mais on ne maque pas d’autres indices, tirés d’autres types de considérations, qui vont dans le même sens: représentations figurées de femmes étrusques participant à des banquets à côté de leurs maris, assistant comme eux aux jeux, rôle d’une femme étrusque comme Tanaquil dans l’histoire (ou la pseudo-histoire)  (…) Il est clair que la femme toscane jouissait d’un degré d’autonomie que n’avaient pas les femmes grecques ou romaines – et que cela ne manquait pas d’âtre jugé choquant par les maris de ces dernières”. p. 29-30