Friday, October 23, 2026

Nouvelle Revue d’Onomastique 68 (2026)

 Le numéro 68 (2026) de la Nouvelle Revue d’Onomastique vient enrichir une collection qui constitue depuis plus de quatre décennies l’un des principaux lieux de publication de la recherche onomastique francophone. Publiée par la Société française d’onomastique depuis 1983, la NRO se situe volontairement au croisement de la linguistique, de l’histoire, de la géographie et plus largement des sciences humaines. Persée souligne précisément cette vocation interdisciplinaire ainsi que l’attention particulière que la revue accorde à la toponymie, à l’anthroponymie, à la lexicologie et aux problèmes méthodologiques de l’étude des noms propres.

Avec plus de 300 pages, ce nouveau volume illustre parfaitement cette diversité. La toponymie y occupe une place dominante, mais le numéro comprend également des études anthroponymiques, un dossier régional consacré à La Châtre et à l’Indre, une vaste revue internationale des périodiques d’onomastique, un compte rendu bibliographique et une notice nécrologique.

Un numéro placé sous le signe de Jean-Pierre Chambon

Le volume s’ouvre sur un hommage de Stéphane Gendron à Jean-Pierre Chambon, disparu le 16 décembre 2025. Romaniste, linguiste historique, philologue et spécialiste majeur de la toponymie galloromane, Jean-Pierre Chambon avait été professeur de linguistique romane et de langue et littérature d’oc à la Sorbonne. La Bibliothèque nationale de France confirme ses dates, 1952–2025, ainsi que son activité de professeur de linguistique romane.

Sa présence dans ce numéro est doublement émouvante puisque l’hommage est immédiatement suivi d’une étude de sa plume, « Raddon (Haute-Saône) : une nouvelle proposition étymologique ». Le texte prolonge ainsi, de manière presque symbolique, une œuvre qui a consacré une place essentielle à l’étymologie toponymique, à la linguistique historique et à l’exploitation rigoureuse des formes anciennes.

La Haute-Saône occupait d’ailleurs une place particulière dans les travaux de Jean-Pierre Chambon. Plusieurs hommages publiés après sa disparition ont rappelé son attachement scientifique à cette région et son activité de microtoponymiste.

Une toponymie qui va de l’Antiquité aux outils numériques

La section toponymique offre un parcours chronologique et méthodologique particulièrement large.

Jacques Lacroix reprend la question des noms liés aux ports dans l’ancienne Gaule et dans plusieurs territoires celtiques. L’étude associe notamment le Pays de Caux, le Portugal, Calais, Chelles et Bordeaux et montre, dès son titre, combien la comparaison des formes anciennes peut dépasser les frontières linguistiques et nationales modernes.

Michel Tamine poursuit et achève son enquête consacrée aux dérivés en -(i)acum à base non anthroponymique dans les Ardennes, tandis que Jean-Claude Malsy donne une nouvelle partie de son vaste complément au dictionnaire topographique du département de l’Oise.

Avec Christine Marichy, l’attention se porte sur l’énigmatique forme la monte pestelario. Pierre Casado, de son côté, aborde un domaine dans lequel toponymie et géographie physique se rejoignent : la représentation toponymique des paysages façonnés par les excès de pluviométrie et les inondations, de l’Antiquité jusqu’à l’époque contemporaine, dans l’aire gardoise.

Cette ouverture vers d’autres méthodes se poursuit de façon particulièrement nette dans l’article de Gilles Valentin-Smith, consacré à l’application d’un raisonnement inductif à plusieurs microtoponymes difficiles. Le sous-titre, « L’appui de la carte et des outils numériques », est révélateur d’une évolution importante de la discipline : l’analyse philologique traditionnelle dialogue désormais de plus en plus avec la cartographie numérique et les ressources géographiques informatisées.

Quand un nom passe d’une catégorie à l’autre

Une autre contribution particulièrement intéressante du point de vue théorique est celle de Marc-Alexandre Beaulieu, consacrée aux néologismes français « transonymie » et « transonyme », à partir notamment de noms propres attestés au Pérou et en Bolivie au XVIe siècle.

La transonymie — le passage d’un nom propre d’une catégorie onymique à une autre — est aujourd’hui une notion importante de la terminologie onomastique internationale. Son application à des données historiques sud-américaines ouvre un espace de dialogue entre terminologie, histoire coloniale et analyse des systèmes de nomination.

Les lieux-dits face au changement administratif

Le dernier article de la grande section toponymique porte sur une question d’une actualité exceptionnelle : « Les lieux-dits vont-ils disparaître ? La loi “3DS” dans la tourmente », par Stéphane Gendron.

Le sujet rappelle que l’onomastique n’est pas seulement l’étude de formes anciennes conservées dans les chartes ou les cadastres. Les noms de lieux constituent également un patrimoine vivant, directement confronté aux réformes administratives, à l’adressage, à la normalisation et à la numérisation des territoires.

Cette dimension patrimoniale correspond pleinement à la mission que la Nouvelle Revue d’Onomastique attribue elle-même à la discipline : les noms propres constituent une composante du patrimoine culturel immatériel et leur étude associe nécessairement langue, histoire, territoire et société.

Prénoms médiévaux et anthroponymie d’Acapulco

La partie Anthroponymie est plus courte mais géographiquement très ouverte.

Sylvie Poidras étudie les prénoms portés aux XVe et XVIe siècles dans le Pays de Vaud et en Franche-Comté. Ce type de corpus permet de suivre non seulement la fréquence des prénoms mais aussi les traditions religieuses, familiales et régionales qui président à leur transmission.

Avec José Armando San Martín Gómez et Daniela Harumi Jaime Tanamachi, le lecteur change totalement d’espace et de période. Leur étude porte sur une route historique de l’anthroponymie à Acapulco au XVIIIe siècle, à partir d’un corpus documentaire. La publication du texte en français et en espagnol renforce la dimension internationale du numéro et rapproche les traditions de recherche francophone et latino-américaine.

La Châtre : dialectologie, cadastre et noms de lieux

Un dossier spécifique est consacré aux Journées d’études de La Châtre (Indre).

Après une présentation de Stéphane Gendron, Guylaine Brun-Trigaud examine l’Indre comme territoire situé aux confins occitans, en croisant données dialectales et toponymiques. La région constitue en effet une zone particulièrement intéressante pour l’étude des contacts et transitions linguistiques.

Le dossier se poursuit par une étude de Stéphane Gendron sur les noms de lieux du Pays de La Châtre à partir du cadastre napoléonien. Il s’inscrit dans un travail de longue durée sur cette région : Gendron avait notamment déjà publié une étude sur l’odonymie de La Châtre et un ouvrage consacré à ses noms de rues.

Ces articles montrent combien les sources cadastrales restent essentielles pour la microtoponymie : elles conservent des noms de parcelles, de chemins, de cours d’eau ou d’écarts qui peuvent disparaître de l’usage quotidien.

Une véritable cartographie de l’onomastique internationale

L’une des particularités les plus utiles de la NRO demeure sa Revue des revues. Dans le numéro 68, cette rubrique occupe les pages 297 à 312 et offre un panorama particulièrement large de l’activité internationale.

Y sont présentées des revues italiennes, catalanes, brésiliennes, belges, suédoises, norvégiennes, allemandes, tchèques, roumaines, polonaises, croates, hongroises, russes, africaines et nord-américaines : RIOn, Onomàstica, Noms, Onomástica desde América Latina, Nordic Journal of Socio-Onomastics, Namenkundliche Informationen, Beiträge zur Namenforschung, Acta onomastica, Onomastica Uralica, Onomastica, Folia Onomastica Croatica, Névtani Értesítő, Voprosi onomastiki, Nomina Africana ou encore Names: A Journal of Onomastics.

Cette rubrique est bien davantage qu’une succession de notices bibliographiques : elle donne une image concrète de la géographie mondiale actuelle des études onomastiques.

Le panorama est complété par une rubrique consacrée au GENUNG, le Groupe d’experts des Nations Unies pour les noms géographiques, ainsi que par une présentation de NEOTOPOTONYMIE/NEOTOPONYMY, le blog de la Chaire UNESCO en toponymie inclusive Dénommer le Monde.

Patrimoine, méthodes et ouverture internationale

Le numéro se termine par un compte rendu, signé Stéphane Gendron, du Guide pratique à l’usage des élus intitulé Décider du nom d’un lieu, publié en 2025 par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France et la Commission nationale de toponymie.

Enfin, une notice nécrologique est consacrée à Roger Berger (1924–2025).

Pris dans son ensemble, ce numéro 68 montre une discipline à la fois très ancienne dans ses sources et très contemporaine dans ses préoccupations. Les documents médiévaux y côtoient les cartes numériques ; l’étymologie historique dialogue avec la législation actuelle ; les microtoponymes ruraux rencontrent les problématiques de normalisation ; et les corpus français sont mis en perspective avec le Mexique, le Pérou, la Bolivie ou encore l’ensemble du monde scientifique international.

C’est précisément cette amplitude qui demeure l’une des grandes forces de la Nouvelle Revue d’Onomastique : considérer les noms non comme de simples étiquettes, mais comme des documents linguistiques, historiques, géographiques et sociaux.

Le numéro 68 de 2026 en offre une nouvelle démonstration - et constitue en même temps, par l’hommage à Jean-Pierre Chambon et la publication de son étude sur Raddon, un témoignage particulièrement fort de continuité scientifique entre les générations de chercheurs.

Nouvelle Revue d’Onomastique, no 68, 2026.
Éditeur : Société française d’onomastique.
La NRO est publiée depuis 1983 et paraît aujourd’hui annuellement. Les anciens numéros sont progressivement accessibles sur Persée, avec une barrière mobile pour les numéros les plus récents.

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